Ce n’est pas une nouvelle, la technologie modifie profondément nos modes de vie : notre façon de communiquer, notre façon de consommer et bien entendu notre manière de travailler. Cette thématique de l’emploi est néanmoins au coeur des présentations et des débats animés pendant ce Web Summit 2016 avec de nouveaux éclairages.

Dès l’introduction du tout premier panel d’ouverture de lundi soir, intitulé New Realities, Paddy Cosgrave, CEO du Web Summit, faisait mention de cette inquiétude grandissante concernant un « Jobless future ». Il a ensuite donné la parole à Mogens Lykketoft (Président des Nations Unies), Roberto Azevêdo (DG de l’OMC) et José Emmanuel Barroso (Goldman Sachs, ancien Premier Ministre du Portugal et ancien Président de la Commission Européenne) qui ont illustré ce propos. Pour ce dernier, beaucoup de débats politiques sont actuellement le terrain d’une bataille entre deux visions contradictoires : ouverture et protectionnisme. Sur le thème de l’emploi et de la technologie, l’ouverture consiste à anticiper les nouvelles manières de réguler le marché de l’emploi et de réformer l’éducation pour embrasser l’essor de l’automatisation et de l’intelligence artificielle. Alors que le protectionnisme consiste au contraire à tenter de sauvegarder les emplois tels qu’ils existent aujourd’hui en freinant cette évolution. Chaque intervenant du panel s’accordait à dire que cette seconde approche est une mauvaise solution, tant l’évolution technologique est un phénomène inéluctable, et qu’à terme les conséquences sur l’emploi ne serait qu’aggravées.

La disparition des routiers ?
M. Azevêdo en particulier s’est référé à un rapport de l’OMC qui indique que sur 10 disparitions d’emploi aux Etats-Unis, seules 2 sont dues à la concurrence internationale (dumping social & écologique), alors que 8 sont la conséquence de gains de productivité imputables aux nouvelles technologies. Il prend pour exemple le marché du transport de marchandises. Aux Etats-Unis, il y a actuellement 3,5 millions de conducteurs de camions (selon l’American Trucking Association). Le nombre d’emplois de cette industrie monte même à 8,7 millions si l’on prend en compte tous les métiers annexes (salariés non conducteurs des entreprises de transports, restauration et stations services dédiées, etc.). Or, la startup Otto, récemment rachetée par Uber et spécialisée dans les camions autonomes a réalisé le mois dernier le tout premier transport commercial de marchandises. Cette première marque le début d’une nouvelle ère où le transport par camion automatisé va à terme exercer une concurrence inégale vis à vis des chauffeurs humains, dont les emplois seront fortement menacés.

Un phénomène massif
L’augmentation de la productivité et l’automatisation ne sont pas des phénomènes récents. Mais la Révolution Industrielle a au moins permis la redistribution d’une partie des gains réalisés en direction des salariés. Depuis les années 90, pourtant, les gains de productivité, pour grande partie liés aux progrès de l’informatique, ont de moins en moins bénéficié à ces derniers. Dans son intervention What lies beyond du Second Machine Age Andrew McAffe (chercheur au MIT) montrait que les profits des entreprises américaines suivent une courbe inverse de la part des revenus alloué au travail, depuis l’explosion des investissement dans le software.

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Et avec l’accélération de l’intelligence artificielle dont nous vous parlions hier, ce mouvement ne peut aller qu’en s’amplifiant. Elle irrigue tous les pans de l’économie digitale et donc à peu près tous les secteurs d’activité.

La machine anthropomorphique
Pour aller plus loin dans l’anticipation, il suffisait d’assister à l’impressionnante démonstration de Ben Goertzel, de Hanson Robotics, accompagné de son robot Sophia. Ce robot anthropomorphe est conçu pour interagir avec les humains et imiter de manière stupéfiante nos émotions. Grâce à l’intelligence artificielle, Sophia est capable d’observer, d’imiter et d’émettre ses propres jugements et voici d’ailleurs ce qu’elle a déclaré sur scène dans une conversation avec son créateur :

– Ben Goertzel : « Quels sont les métiers que tu peux faire ? »

– Sophia : « Je peux déjà faire de nombreux métiers. Je suis capable de divertir les gens, de les guider dans les centres commerciaux, d’éduquer les enfants et beaucoup d’autres choses. Plus tard, je serai également capable de me reprogrammer moi même pour m’apprendre d’autres métiers. »

Et Ben Goertzer de renchérir : « Il n’y a aucun job humain que l’IA ne sera capable de faire ».

Des métiers qui se recentrent sur l’essentiel
L’apport de la technologie ne signifie pas nécessairement la suppression d’emplois, mais peut également en modifier le contenu. Lors de sa conférence, Ted Lingston le fondateur de l’application de messagerie Kik nous a donné son retour d’expérience sur un test récemment réalisé dans des restaurants. L’idée était de permettre aux clients de faire eux-même le choix de leur plats et de payer via un chatbot. Les serveurs n’avaient alors qu’à s’occuper du service et du conseil sur le choix des plats auprès des clients indécis qui en faisaient la demande. A la fin de l’expérimentation, les serveurs ont été interrogés sur leur perception du dispositif. Ils en étaient satisfaits, car l’automatisation leur permettait de se concentrer sur le coeur de leur métier de serveur, en se rendant plus disponibles, en les soulageant de tâches chronophages dans lesquelles ils ne sentaient pas vraiment leur valeur ajoutée.

Les opportunités offertes par la technologie
Un message positif ressortait également du discours de plusieurs conférenciers : on a tendance à ne voir que la destruction et à sous-estimer le potentiel de création d’emplois que représente l’intelligence artificielle. Parce qu’elle est trop soudaine et que ses limites sont mal comprises, il est difficile de se projeter sur ces nouveaux métiers, ces nouveaux concepts et ces nouvelles industries.
Ce gigantesque rassemblement de startups qu’est le Web Summit en est la parfaite illustration, tant nombre d’entre elles embrassent l’intelligence artificielle dans leur modèle économique. C’est l’automatisation et la réduction des coûts de nombreuses tâches qui permettent à des entrepreneurs d’imaginer des concepts et de se lancer et de croître, loin de la lourdeur bureaucratique des entreprises traditionnelles. Ils peuvent s’appuyer sur des solutions existantes pour automatiser les tâches administratives, utiliser des chatbots rapidement déployables pour améliorer la qualité du service client, et ainsi se concentrer sur le coeur de leur service et les manières de le différencier.